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Article paru dans la Liberté du 30 octobre 2021

Elisabeth Haas

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le baroque en terrain vierge
Yves Corboz déterre des répertoires délaissés. De la Semaine sainte à la Toussaint, il met en lumière des chefs d'oeuvre oubliés

Musique » Depuis 35 ans, le chef et musicologue Yves Corboz fait découvrir des perles baroques durant les Concerts de la Semaine sainte. Dans le sillage d’un hommage au professeur Tagliavini, en 2017, sa Capella Concertata a essaimé lors de la Toussaint. L’occasion de remettre en lumière le répertoire oublié dans la tradition du requiem. C’est celui de Johann Joseph Fux, assorti de son Miserere mei Deus, qu’on entendra dimanche et lundi. Après une année et demie chamboulée, Yves Corboz retrouve enfin le public à Bulle et à Fribourg. Interview.

Aux Concerts de la Semaine sainte et de la Toussaint, vous aimez faire œuvre de défricheur, pourquoi?

Yves Corboz: Pour moi il ne s’agit pas de bouder des chefs-d’œuvre, mais d’en trouver d’autres. Je suis très curieux, c’est pour moi une nourriture d’aller chercher des œuvres qui dorment quelque part, qui viennent d’être réveillées, pour que le public les entende. C’est notre devoir d’interprète. Je n’ai pas l’obligation de remplir une église. Je prends des risques à ne pas produire des œuvres célèbres, mais le public vient précisément parce que les Concerts de la Semaine sainte sont une tradition et parce qu’il sait qu’il entendra quelque chose de nouveau. J’aimerais beaucoup refaire des œuvres que j’ai déjà dirigées, mais j’ai un plaisir extraordinaire à partager des œuvres «nouvelles» ou peu connues, où il y a aussi moins de références sonores, où l’on peut faire un travail d’artisan dans l’interprétation. Face à des œuvres peu enregistrées, nous sommes en terrain vierge.

En quoi le Kaiserrequiem de Fux est-il important dans l’évolution des styles?

Fux cherche à réunir le style ancien, contrapuntique, à la Palestrina, le style fugué de Bach, et le style concertant de son époque, avec ses solos, ses contrastes de couleurs et de masses sonores.

Mais on place toujours au panthéon des compositeurs Bach. Pourquoi?

Fux était très admiré de Bach. Il a écrit des œuvres qui ont beaucoup de style, avec des types d’écriture très différents, homophonique, polyphonique, concertant. Mais Bach a été redécouvert après sa mort déjà. Et il y a la quantité d’œuvres qu’il a écrites pour l’église. Avec Fux, on est dans une Cour (à Vienne, ndlr), il faut prendre en considération tous les opéras qu’il a écrits et qu’on ne connaît pas. Il a exploré d’autres types d’œuvres. On fait référence à Bach, Haydn, Beethoven comme les incontournables que l’histoire a consacrés. Mais Fux est peu édité dans des éditions modernes. J’ai dû pédaler pour trouver du matériel. J’adore faire ce genre de recherches mais cela prend beaucoup de temps d’étudier et d’avoir des partitions. Pour une autre œuvre de Fux que nous avons reportée à 2022, Cristo nell’Orto, il n’existe pas de matériel, c’est moi qui vais le faire.

C’est un cercle vicieux: les œuvres non éditées ne sont pas jouées. Et les œuvres peu jouées ne sont pas éditées…

C’est cela. Nous tentons d’ouvrir une brèche.

Vous dédiez ce concert à André Corboz, décédé il y a 50 ans, et à Michel Corboz, disparu cette année.

André Corboz était mon père. Maître de chapelle à Bulle, il a fondé la Maîtrise Saint-Pierre-aux-Liens. Quand j’étais enfant, nous étions une centaine de gamins. J’avais 18 ans quand il est mort. Michel Corboz était mon cousin, il venait chez mon père apprendre la musique. Il lui est resté fidèle. J’ai eu la chance d’entrer à l’Ensemble vocal de Lausanne. Michel Corboz m’a beaucoup guidé pour entrer dans la vie professionnelle musicale. Sans lui, je n’aurais pas osé me lancer.

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